RDC : Le conflit oublié des médias

de: afrikarabia

La République démocratique du Congo (RDC) est-elle maudite ?
Depuis plus de 15 ans cet immense pays d’Afrique centrale cumule les
conflits et les drames humanitaires… dans l’indifférence générale.
Pourquoi les médias internationaux sont-ils plus prompts à couvrir la
guerre en Libye, le conflit en Irak ou en Afghanistan, que la
catastrophe humanitaire en cours en RDC ? Explications sur un pays
plongé dans un “trou noir médiatique”.

DSC04006.jpgTrop
long, trop compliqué, trop loin, trop cher à couvrir pour les
journalistes, le conflit oublié en République démocratique du Congo
(RDC) ne mobilise pas les médias… et donc pas les opinions publiques.
Pourtant ce vaste pays, grand comme 5 fois la France, en plein coeur de
l’Afrique, est un concentré de catastrophes divers : plusieurs guerres à
répétition, des millions de morts (2, 3 ou 4 millions ?), 1,7 million
de réfugiés, le viol de masse utilisé comme arme de guerre, l’enrôlement
de milliers d’enfants soldats, le pillage des ressources naturelles, un
Etat défaillant dans le top 10 des pays les plus pauvres au monde…
voici le rapide portrait de la situation en RDC. Pourtant, les médias ne
semblent guère y prêter attention alors que 18.995 casques bleus de
l’ONU sont sur place pour la plus importante opération de maintien de la
paix au monde. Afrikarabia a demandé à Marcel Stoessel*, responsable de
l’ONG Oxfam en RDC, de nous éclairer.

– Afrikarabia :
Qu’est-ce qui explique l’absence de la RDC dans les médias malgré une
situation humanitaire extrêmement préoccupante ?

– Marcel
Stoessel : Tout d’abord, j’aimerais confirmer les deux affirmations que
vous faites : une situation humanitaire préoccupante, et une certaine
absence de la RDC dans les médias. Cette absence est assez choquante.
Une recherche récente a montré qu’entre septembre 2006 et avril 2007, il
y avait 1.327 articles référencés sur la RDC, 19.946 sur Israël et les
territoires occupés, 29.987 sur l’Afghanistan, et 43.589 sur l’Iraq.
Pour moi, il y a plusieurs raisons à cela :

Premièrement, la
population qui souffre se trouve aujourd’hui, dans des zones très
isolées du pays, comme en Haut Uélé, à Shabunda, ou à Fizi. Il est très
difficile et coûteux pour les humanitaires ainsi que pour les médias d’y
accéder. Les problèmes de sécurité et de logistique sont des barrières
importantes. J’ai récemment visité un de nos projets humanitaires dans
un village au Nord de Niangara, en Haut-Uélé (au Nord-Est de la RDC). Il
nous a fallu plusieurs jours pour arriver à Niangara, et une fois sur
place nous n’avons pas vu un seul véhicule de toute la journée. Souvent
les journalistes n’ont pas les moyens financiers et le temps pour se
déplacer dans ces zones reculées. Ils sont donc forcés de travailler
dans les régions plus proches de Goma ou Bukavu (les principales villes
de la région). Dans certaines zones il manque aussi de réseaux
téléphoniques et il est donc difficile d’informer les journalistes sur
la situation humanitaire.

Deuxièmement, les personnes déplacées
vivent aujourd’hui principalement dans des familles d’accueil et non pas
dans des camps de déplacés. En cas de crise, les familles congolaises
accueillent très souvent leurs sœurs et frères réfugiés. Ce n’est pas
une mauvaise chose, bien entendu. Mais la souffrance des personnes
vivant dans des familles d’accueil est visuellement moins
impressionnante que lorsqu’il s’agit de grands camps de déplacés. Il est
plus “spectaculaire” pour les journalistes de faire des photos ou de
tourner des vidéos dans ces immenses camps. Aujourd’hui, les femmes, les
enfants et les hommes souffrent loin des caméras, mais cela ne veut pas
dire que leur souffrance soit moindre.

Troisièmement, les
conflits en RDC sont compliqués. Il est plus facile d’expliquer un
conflit binaire « A contre B » dans un contexte comme la Libye ou en
Côte d’Ivoire que de parler de la pauvreté, de la mauvaise gouvernance,
de dizaines de groupes armées, des ressources naturelles, des tensions
intercommunautaires… Je pense aussi qu’il y a une certaine fatigue
avec la RDC, parce que la situation ne semble pas s’améliorer
significativement tout au long de ces années. Pourtant, ce n’est pas
vraiment exact : il y a des solutions et la situation dans certaines
zones s’est améliorée ces dix dernières années. Mais il faut une analyse
approfondie et surtout, il faut de la patience. 


Afrikarabia : Que faudrait-il faire pour que ce conflit soit mieux
couvert par les médias ? Faut-il adopter d’autres stratégies ?


Marcel Stoessel :  Je pense qu’il faudrait sortir des statistiques et
commencer par parler des êtres humains, derrière les chiffres. Il
faudrait pouvoir montrer la famille qui a accueilli chez elle cinq
autres familles déplacées suite à une attaque d’un groupe armé ;  la
responsable d’une organisation locale qui a réussi à améliorer la
sécurité du village en parlant avec le commandant local de l’armée ; le
staff local d’Oxfam qui doit même réparer des pistes d’atterrissage et
des ponts avant de pouvoir délivrer l’assistance, etc… Le célèbre
photographe de mode Rankin est déjà venu deux fois en RDC pour raconter
ces histoires très humaines, très concrètes… et nous devons continuer
dans cette direction. Nous avons aussi un projet de « citoyen
journaliste », qui devrait permettre à ces populations enclavées de
raconter directement et sans censure leur quotidien. Les réseaux sociaux
comme Facebook ou Twitter ont un potentiel énorme pour mettre en
contact des personnes des pays “développés” avec des Congolais. Il y a
donc des solutions pour sortir du “trou noir médiatique”. C’est notre
devoir moral de continuer à tenter de le faire.

(*) Marcel
Stoessel est le directeur d’Oxfam en République démocratique du Congo
depuis 2 ans et demi. Cette ONG intervient dans l’humanitaire, mais
aussi dans le développement durable et les plaidoyers auprès des
décideurs politiques ou économiques. En RDC, Oxfam travaille sur l’accès
à l’eau, l’assainissement, l’hygiène, la sécurité alimentaire, la
protection des populations et l’éducation.

Propos recueillis par Christophe Rigaud
Photo : Ch. Rigaud (c) afrikarabia

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